samedi 10 octobre 2009

Île aux Coudres

Pour Hemdé les 6 derniers jours ont été plutôt longs.
Pour Hemgé ils sont passés comme une glace au chocolat.

D'un côté, une île qui prend des allures de Peau de Chagrin. Un espace qui s'amenuise au fil des jours alors que la rive de l'autre côté du St Laurent parait s'éloigner constamment.
De l'autre, des beautés qui se livrent lentement, qui s'illuminent à l'aide des timides rayons de soleil, et les gens qui se dévoilent peu à peu.

Hemdé et son côté langue de vipère a pris peur, a eu envie de fuire vite, vite.
Hemgé et son côté patient a laissé le fleuve couler et a pris le temps de regarder les choses.


* * *
Comment raconter l'Île aux Coudres et la vie particulière des insulaires?...

Pour arriver jusqu'ici, il faut prendre le traversier.
Un à chaque heure. Pas plus.
Le continent n'est pas loin, 30 minutes de bateau et 30 de plus pour rejoindre le village de Baie St Paul. Mais quand on a l'habitude de bouger au moindre courant d'air, une heure peut s'allonger, s'étirer et devenir un obstacle à la liberté.

Mister Toaster m'a prévenu avec un grand sourire.
" - Tu verras Lotte, une fois là bas il n'y a plus de bruit. Les gens trouvent sur l'île une tranquillité qui bien souvent les aides à s'apaiser et après ça, il sont pleins d'énergie pour reprendre leur route et leur routine."



Le deuxième jour, je comprenais déjà mieux pourquoi il me disait ça.
Je ne l'aurais certainement pas décrit comme lui qui vit ici et aime son île. Je ne l'aurais pas décrit comme un havre de paix. Pour moi c'est une mise en repos de tout. Un arrêt. Une boîte fermée sur les possibles, alors autant ne pas trop avoir d'envie, d'espoir, de besoin en venant ici. Mettez vous sur OFF avant de monter dans le traversier et tout ira bien. Pour sur qu'après la vie s'offre belle! Partout plutôt qu'ici! Mais là c'est Hemdé qui parle.

L'insularité transforme les oreilles nouvelles en puits où déverser un trop plein de paroles contenues. L'incontinence verbale. Après un mois plutôt solitaire, il faut se refaire au rythme de la vie avec d'autres humains... J'ai failli rater le test.

LouisLePilote et sa famille, habitant Québec, n'avaient pas ce même besoin de partager. Ils avaient l'extérieur pour ça.
L'adage "On choisit ses amis, on ne choisit pas sa famille" peut s'enrichir d'une suite pour les habitants d'une île : "On ne choisit pas ses voisins". Chicanes et broutilles en héritage, chacun observe et commente la vie d'autruit pour meubler ses journées. Consciemment ou pas.


L'Île compte 1300 habitants, majoritairement des retraités.
Deux "Cercles de Fermières" et pas question d'envisager un regroupement sinon, Mme Machin et Mme Bidule vont se crêper le chignon, et Mme Chose ne voudra plus venir, même si Mme Truc reste chez elle... Pfuu. J'ai appris beaucoup sur tous ces gens que je ne connaitrais jamais.
Et quand je dis beaucoup, c'est beaucoup.
A un moment j'ai bien cru que j'allais devenir épiléptique. Un "Tabernouche, j'capote" de plus ou un "Hey, wow, fuu c'est l'fun!" et la crise serait survenue au beau milieu du couscous!


Heureusement ce jour là les nuages ont eu envie de me sauver et sont allés faire un tour de l'autre côté de l'île. Balade solitaire. Silence. Vidange espresse de mon agressivité sur le papier. Hemdé s'en est donné à coeur joie, sa langue de vipère à affuté ses bords dans mon carnet en puisant ses mots au bout de mon souffle...
Deux heures de marche, de contempation et de respiration profonde.


Là j'ai pu ouvrir les yeux et commencer à voir l'Île autrement. Après ça j'ai offert mes canaux auditifs à mes hôtes avec un réel plaisir. Bon parfois j'avoue que mes pensées étaient ailleurs, mais jamais trop loin. Et on a commencé à rire.
Flamber des desserts au Grand Marnier détend plus que le pâté chinois au tofu!


Une fois débarassée de cette sensation d'emprisonnement sur l'île, les journées sont devenues plus douces.
Premièrement avec le Cercle des Fermières. Cette association existe à travers tout le Québec et cherche à préserver les métiers traditionnels.


J'ai suivi un cours de peinture, goûté des gâteaux à la mélasse en buvant du thé, testé un métier à tisser (j'aimerais tellement ça, faire mes tissus et réaliser des costumes avec!) et vu comment en monter un.

J'ai aidé à faire du beurre lors des journées de la culture dans un atelier parascolaire. Avant de le déguster avec les élèves sur des tartines de pain frais, comme quand j'étais enfant...
Faut dire qu'on était dans un moulin, et que la boulangère africaine fait des merveilles avec son four à bois!


J'ai vu la roue du moulin à eau tourner, entrainant les engrenages, les couroies, les meules, le tambour... La farine de blé voletais, les deux meuniers en étaient couvert d'une fine péllicule.
Sous leurs cils et cheveux blanc, les meuniers étaient charmants. Les touristes ayant déserté les lieux, on a pu discuter longement. Je les ais regardé empaqueter la farine et tout nettoyer afin de changer le grain et suis restée jusqu'à ce que l'odeur de la farine de Sarrasin remplace celle du Blé.

Avec tout ça mon regard sur l'Île s'est adoucit. J'ai même parlé avec la meunière de la possibilité de revenir la saison prochaine pour travailler...

Ce matin je suis allée chercher une miche de pain. Elle était encore chaude. Une des dernières cuisson avant l'hiver. Ca sentait tellement bon!
Et pour faire bonne mesure j'ai rempli un panier de pomme dans le verger.
Fermière, meunière et maraîchère...


* * *
Il faut s'oublier parfois, et une fois le souffle retrouvé, on peut à nouveau prendre du plaisir. SaBernadette et son fils, sont des personnages adorables.

Il fait déjà trop froid pour que Mister Toaster souffle le verre, mais une belle quantité de bijoux en verre fusionné attend les derniers clients dans leur maison.
Je suis assise au milieu des toiles à vendre. Pas un mur qui ne soit couvert par des paysages, des chiens, des portraits ou des bouquets de fleurs immortalisés. C'est un peu comme être assis dans l'atelier du Père Noël, sauf qu'ici ce ne sont pas les jouets fabriqués par des lutins qui créent le Capharnum, mais les tableaux qui iront agrémenter les chambres des motels avoisinants.


SaBernadette est une petite femme dans la soixantaine, les cheveux roux coupés courts et un franc parlé. Son sourire lui laisse sur le coin des yeux de jolis sillons et il lui en reste toujours un petit au coin des lèvres. A sa manière joviale et sincèrement généreuse, elle insuffle dans l'île beaucoup de dynamisme.
Mais elle reste toujours un peu une étrangère. Elle est arrivée de France avec sa valise et un aller simple il y a 37ans. Le 26 Aout exactement.

Mister Toaster à 26ans. Il pourrait être le Laurel de M2Kerimiel (cf création de marionnette géantes). Les yeux mouillants à force de rêver éveillé et sexy comme un pic à glace. Si grand qu'il ne semble pas savoir quoi faire de ses bras où il laisse pendre ses mains, arachnées atrophiées.
A force de travailler le verre il commence à lui ressembler. Mister Toaster à l'allure d'une ampoule pharmaceutique dont on casse les bouts d'une simple pression des doigts. Mais c'est seulement une impression, car dans son enveloppe pas bien maîtrisée il a une volonté et des rêves qui le font avancer. Un genre de Savant Fou prêt à tout et capable de presque autant.

* * *
Demain je quitte l'Île. SaBernadette m'a prêté une tenue pour l'hiver et j'ai un panier rempli de belles pommes rouge et couvert d'une belle boule de pain...

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