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jeudi 6 août 2009

Gregory David Roberts

Je vis une histoire d'amour avec un livre.
Dans quelques heures ou dans quelques jours j'aurais terminé sa lecture. Sans m'en rendre compte, cette histoire aura duré presque trois mois. Certainement la plus longue de mes aventure avec un roman...
Bientôt il ira rejoindre ces autres qui peuplent ma tête et mon coeur. A l'occasion les idées et les histoires qu'il renferme viendront me rejoindre, me rendre visite, elles referont surface pour un instant. Et même si j'oublie les phrases exactes, je me souviendrais que les mots employés m'avaient alors nourrit, me touchant par leur justesse et par leur vérité, si proches de la façon dont je souhaiterais pouvoir m'exprimer.
Dans quelques heures ou dans quelques jours, je vais devoir quitter cet ami, non pas le perdre mais le laisser partir. Et cet ami n'est qu'un objet.

Un auteur dont j'ai déjà parlé écrivait qu'il est difficile d'offrir un livre qu'on aime. C'est vrai. Trouver le bon livre pour la bonne personne.
Bien qu'ayant été écrit par quelqu'un d'autre chacun projette ses histoires, ses rêves, ses attentes au travers d'un récit, jusqu'à ce que celui-ci devienne assez personnel. On ne les lit qu'à travers la résonance qu'ils ont pour soi-même. Celui qui m'a conseillé le livre dont je parle aujourd'hui l'a dévoré, il l'a avalé...
Je l'ai bu à petites gorgées.
Finalment, seule l'expression de notre plaisir à été différente.

Je me suis abandonnée au travers des pages couvertes de cette toute petite écriture. Je l'ai emporté partout, jusqu'à y laisser des musiques quotidiennes.
Au lycée, j'avais eu à faire une fiche de lecture sur "Le Bonheur des Dames" de Zola. Je me souviens encore des heures de lecture au foyer de l'internat, à écouter en boucle une cassette d'Offspring... Pour moi, "Le Bonheur des Dames" ne peut exister sans cette musique et aucune autre ne pourrait mieux accompagner ces femmes du XIXème siècle et leurs chiffons... Aujourd'hui ce sont celles de la revue "Bonheur"qui ont marqué leur présence. Pendant le spectacle (oui, je lis aussi pendant le travail, et alors?) il y a la musique d'un film de Fellini, "La Strada", et je crois qu'elle est rentrée dans le livre. Du moins dans mon association avec le livre. Et c'est moins en décalage qu'Offspring et Zola!

Toujours est-il que ce livre je l'ai lu comme s'il était manuscrit et là encore mon souvenir transformera peu à peu la réalité jusqu'à me convaincre qu'il l'était vraiment.
Je l'ai reçu comme le témoignage qu'il est et à l'endroit où il s'adresse. Les mots ont cheminé le long de mon canal optique, glissé jusqu'à ma conscience avant de couler jusqu'à mon coeur.
J'ai eu l'impression de ressentir ce qui y était décrit.
Je l'ai laissé grandir en moi et vivre en dehors de moi.
Il est arrivé que je ne l'ouvre pas pendant plusieurs jours, sans pour autant le laisser trop loin, parce que ce qu'il avait déchargé à la lecture précédente avait besoin de se décanter dans ma tête. Et lorsque je m'y replongeais c'était pour trouver des mots qui m'ont réconforté et éclairé sur bien des points. Comme s'il y avait des étapes pour suivre le récit.

J'aime les livres vivants. Je ne fais pas attention à eux, ni au matériel en règle générale.
J'ai un exemplaire des "Fleurs Bleues" de Queneau gonflé par l'eau et teinté de rose et de bleu. Du sable crisse encore entre les pages. Mais ces cicatrices font sont caractère. Elles m'aident à me souvenir du lieu et du temps dans lequel j'ai accompagné ce livre.
Je me souviens de ces vacances sans mes parents, du voyage en train avec mon premier amoureux et sa soeur, du camping sur l'île de Ré et du soir où nos affaires avaient été innondées. Je me souviens de la bougie qui avait fait fondre mon baladeur, du barbecue et de la vodka qu'on buvait sans pitié... J'avais 16 ans et je me souviens de l'odeur du fenouil décrite dans le roman, de la péniche qui rapprochait des personnages d'une époque vers une autre et des rêves de papillons...

Cette fois, j'ai corné les pages et celà sans aucune retenue.
J'ai corné les pages où les idées encore embryonnaires devenait si claires.
J'ai corné les pages pour des mots d'amour, de colère, pour revenir sur ces phrases si belles une fois que le tourbillon de l'histoire m'aura emporté jusqu'à sa fin, une fois que je serais échouée sur la dernière page.
J'ai corné certaines pages deux fois, pour le recto et le verso.
J'en ai corné tellement que le coin supérieur à doublé de volume. Et chaque page corné c'est un peu de ma vérité, de ce en quoi je crois, de ce qui me touche qui s'y retrouve coincé.
Ce livre me nourrit et celui qui le lirait après moi me lirait aussi. D'où la difficulté d'offrir un livre car on le charge émotionnellement mais comment savoir s'il en sera de même pour celui qui va le recevoir?

On peut remonter le fil de sa vie et trouver des connexions qui nous éclairent sur ce que l'on est et où l'on est aujourd'hui. On peut choisir de lire sa vie de bien des façons.
A partir du présent vers le passé, il suffit de tirer sur un des fils qui se présente et de le suivre. Ce sont nos histoires personnelles et chacun peut donner l'imporance qu'il veut aux signes qu'il s'est choisi. Tout dépend que de ce que l'on cherche.
Si chaque action est liées à une autre dans le passé, elles ne sont, lorsqu'on les regarde, que des maillons qui nous entraînent vers l'avenir. Comment percevrons nous "aujourd'hui", dans ne serait-ce qu'une semaine?
Si chaque rencontre, réelle ou lue, n'est là que pour nous offrir la possibilité d'une autre rencontre, s'il s'agit simplement de jalons dans nos vies à tous, des noeuds d'un même filet de pêche, alors je remercie celui qui m'a permis de plonger mes yeux, pour de mauvaises raisons, dans le coeur de "Shantaram".


mercredi 22 juillet 2009

La librairie la plus petite du monde

Dans une librairie qui ne ferme jamais, un homme attend derrière son comptoir une tasse de tisane à la main.
Sa boutique reste ouverte toutes les nuits, au cas où un client aurait besoin de lui. L'angoisse qu'un lecteur puisse errer dans les rues en mal de livre lui a oté le sommeil. Depuis, il veille, tapit au fond de son fauteuil.
Régis De Sa Moieira a écrit Le Libraire et chez lui la porte d'entrée fait "poudoupoudoupoudou".

Sur l'avenue pas loin d'ici, il y a aussi une petite librairie de ce genre. J'ai mis longtemps avant de la voir.
La façade est toute grise, la vitrine bouchée par les livres entassés et de vieux paniers en fil de fer. Pas de pub, pas d'enseigne, elle ne semble attendre personne. Elle est juste là.
La première fois que je l'ai remarqué, je ne l'ai pas vue. Je l'ai sentie.
Une odeur d'encre, de vieux papiers, de vieux livres...
J'ai mis longtemps avant d'y entrer. Les montagnes de livres à l'intérieur m'impressionnaient.
Lorsque finalement, j'ai osé pénétrer dans ce qui ressemblait à un tombeau, j'ai repensé au roman de Régis De Sa Moieira.

Les livres sont empilés jusqu'au plafond et un sentier est taillé entre les arbres de papier. Ici ils sont redevenus végétaux.
Bien serrés les uns contre les autres, ils créent une forêt compacte : impossible de marcher côte à côte dans l'allée. De part en part des marchepieds sont aménagés pour permettre aux clients de se croiser (si jamais plusieurs clients se trouvaient en même temps à l'intérieur de la boutique...)

La première fois que je me suis avancée à l'intérieur, j'ai lancé un timide "bonjour". Le son de ma voix a été avalé. Un écho m'a pourtant répondu derrière une pile de livres reliés. En regardant au dessus des romans, j'ai aperçu un petit bureau tassé dans un recoin. Une petite bonne femme classait des fiches en carton dans des boîtes à chaussures.

Je voulais une pièce de théâtre de Boris Vian. De peur de provoquer une avalanche, j'avais demandé conseil à la propriétaire. Sans hésitation elle s'était dirigé vers l'arrière de sa boutique, m'entraînant à sa suite. Après deux virages autour d'une tour bancale, elle s'était accroupie pour tirer une valise contenant les livres de Boris Vian.

Si un personnage en costume du 19ème siècle était sortit d'une des allées, je n'aurais certainement pas été plus surprise que ça, tellement le lieu est atypique. (J'avais eu la même sensation la première fois que je m'étais baladée dans le parc des Buttes Chaumont, à 5 minutes à peine de cette librairie...)

Sortir un livre d'ici donne l'impression de fragiliser l'édifice. Les murs semblent tenir grâce aux pensées des romanciers, philosophiques, religieux, et autres conteurs, poètes et scientifiques qui sont amassés là.

Ce premier jour, j'étais quand même repartie avec un ouvrage. Aucune idée du nombre de personnes qui avaient pu le lire avant moi. J'avais l'impression de participer à une chaîne de sauvegarde. J'étais dans L'Ombre du Vent et son cimetière des livres oubliés, j'étais Thursday Next dans L'Affaire Jane Eyre, j'étais dans un livre.

J'y suis retournée. Parfois juste en rêve.
C'est une cachette idéale, les nombreuses caisses en bois offrent un bon replis pour réfléchir, pour trouver un peu de calme dans le mouvement perpétuel de la ville ou juste pour s'assoir et écouter le bourdonnement contenu dans les livres, afin d'apaiser celui contenu dans ma tête. Le chuchotement des bouteilles dans Vin de Bohème contre le bruissement des pages dans cette librairie.

Et parfois j'y suis retournée "pour de vrai".
Pas souvent en fait, mais toujours avec beaucoup de plaisir. En passant la porte, la rue disparait, le monde s'éteint, les bruits n'existent plus. J'imagine toujours que je vais ressortir dans une autre ville, la librairie comme portail spatiotemporel...
Pas de crise de claustrophobie là, plutôt la même sensation qu'avec les oeuvres de Joseph Beuys, le silence au coeur du musée, les bruits assourdis par la feutrine, le piano aphone...

* * *

Je suis retournée dans ce monde de papier pour une dernière fois. J'ai apporté avec moi des livres. Ceux que je ne garde pas. Au final, ils ne sont pas nombreux. A peine de quoi remplir un carton...
J'aurais pu les apporter dans une boutique bien aérée, avec des néons, des codes barres et un joli classement alphabétique par thème-auteur-taille-couleur et récupérer 2 ou 3 euros pièce.
J'aurai pu.
J'aurais tout aussi bien pu les abandonner dans la ville, et contacter les BookCrosseurs pour qu'ils se mettent en chasse.
J'aurais pu.
J'ai préféré les laisser partir par grappes de 1 euro les 3.
J'ai préféré les amener là, Régis De Sa Moieira, Daniel Pennac, Boris Vian, Johanne Harris, Raymond Queneau et René Barjavel, entre autres... J'ai l'impression de les rendre à la vie sauvage en agissant ainsi. J'ai l'impression, qu'ils vont discuter un peu avec leurs nouveaux voisins avant d'aller porter leurs histoires ailleurs. Cette librairie, c'est un peu le sanctuaire pour les Hommes-Livres de Fahrenheit 451.

Si je devais être Gardienne d'une Histoire, pour les jours légers, j'aimerais bien être Le Libraire...